Pourquoi nous ne signerons pas la pétition de M. Arash Derambarsh

Cher M. Arash Derambarsh,

Mobilisés depuis plusieurs années pour lutter contre le gaspillage alimentaire, nous  – les Gars’pilleurs, Disco Soupe, Zéro Gâchis et Re-Bon – avons suivi avec grand intérêt votre campagne de communication récente sur le sujet. Avant toute chose, nous ne pouvons que saluer le fait qu’un jeune élu s’empare de cette question pour la porter devant les médias et une large audience.

Nous souhaitons néanmoins vous faire part de notre point de vue sur votre proposition de loi, à savoir le don obligatoire d’invendus aux associations, en espérant qu’il vous apportera matière à réflexion.

Comme vous ne pouvez l’ignorer, ce type de proposition a déjà été étudié par le passé. Ainsi, un projet de loi similaire a été proposé par le  député M. Jean-Pierre Decool (UMP), et n’a pas été retenu. Dans la lignée, un nouveau projet a été proposé par la députée  Mme Brigitte Allain (EELV) durant les débats sur la loi de transition énergétique, et a été rejeté également. Pour comprendre pourquoi, nous vous joignons en annexe un extrait des discussions [1].

Les Associations veulent-elles d’une telle loi ? Pas si sûr… Bien sûr, nous préférerions que le don d’invendus soit la norme, voire une obligation, plutôt qu’une manière pour les grandes et moyennes surfaces de se donner une bonne image et de bénéficier de réductions fiscales. Toutefois, l’idée du don obligatoire des invendus aux associations n’est pas soutenu en l’état… par ces associations elles-mêmes, pourtant concernées au premier chef par la question. Au-delà des questions logistiques que cela pose (qui s’occuperait du tri ? qui paierait les déchets liés à ce tri ? Qui paierait la main-d’œuvre supplémentaire, le transport…), comment contrôler la bonne application de cette loi sur tout le territoire, sachant que les retours d’expériences de l’exemple Wallon nous en montrent toute la difficulté [2] ?  Par ailleurs, cette loi pourrait aller à l’encontre de la responsabilisation des grandes et moyennes surfaces (GMS) en leur donnant l’illusion qu’elles ne gaspillent plus, comme l’explique M. Guillaume Garot, ancien Ministre délégué à l’Agroalimentaire actuellement en mission parlementaire sur le gaspillage alimentaire [3].

Enfin, dans ce dispositif, quelle serait la place des glaneuses et des glaneurs qui récupèrent d’ores et déjà les invendus de GMS, et qui sont parfois même criminalisés pour cela [4] ? Un nombre important de personnes dépendent de ces invendus, et, pour des raisons socio-culturelles complexes, il ne suffit pas de leur proposer d’aller manger aux Restos du Coeur à la place…

Le gaspillage est un problème de fond, Ne restons pas à la surface ! Nous pensons qu’une telle loi n’améliorerait probablement pas en profondeur la situation. Cette loi n’aurait en effet aucune influence sur le problème de surproduction de nourriture et de gaspillage en amont de la distribution, tout en donnant la fausse – et même dangereuse – impression d’un « remède miracle ». Car c’est bien l’organisation systémique de notre chaîne de  production – distribution – consommation qu’il s’agit de repenser, avec différentes possibilités : développement des circuits courts, régulation dans les contrats entre les distributeurs et les associations d’une part et les producteurs d’autre part, afin d’équilibrer les rapports de force. Ensuite, cette loi ne s’attaquerait pas non plus aux règles relatives à l’hygiène ou à la sécurité sanitaire, autre facteur clé du gaspillage alimentaire. Sur ces questions, nous vous invitons par exemple à lire l’excellent article de Marie Mourad, doctorante travaillant sur la question du gaspillage alimentaire et sur les politiques publiques relatives à l’alimentation [5].

De tout cœur, merci. Mais si nous allions plus loin ensemble ? Nous saluons la sincérité de votre engagement, et le fait que vous agissiez sur le terrain, au côté des bénévoles. Nous trouverions encore plus judicieux de profiter de cette belle opportunité médiatique pour éclairer les auditeurs/spectateurs/lecteurs sur la complexité des enjeux liés au gaspillage et des solutions de long terme. Il nous semble en effet qu’aucune concertation préalable n’a été menée avec celles et ceux, individus, collectifs, associations ou entreprises, qui agissent pourtant eux aussi depuis longtemps sur ces questions. Quel… gâchis, alors que nous serions ravis de vous proposer des idées et initiatives à transmettre au plus grand nombre [6] !

Car vous n’êtes pas seul M. Derambarsh, nous sommes même très nombreux… Nous représentons plusieurs acteurs français et internationaux en lutte contre le gaspillage alimentaire. Grâce à nos différentes actions sur le terrain auprès des producteurs, des GMS et autres canaux de distribution, des citoyens et des pouvoirs publics, nous avons acquis un certain savoir-faire dans nos actions, qui touchent un public toujours plus large.

  • C’est sur le ton de la désobéissance civile que le mouvement des Gars’pilleurs s’est créé il y a tout juste deux ans. Ces derniers récupèrent les denrées comestibles dans les poubelles (GMS, boulangeries, commerces, associations caritatives…) et les redistribuent gratuitement à tous le lendemain. Ces actions, pourtant légitimes, peuvent être punies par la loi. Forts de leur succès, les Gars’Pilleurs viennent d’effectuer un tour de France dans 28 villes où plus de 200 kg étaient récupérés chaque soir. Ils dénoncent le modèle sociétal actuellement dominant en mettant en avant des alternatives déjà en place sur le terrain : monnaie locale, circuit-court, marché de producteurs, alimentation bio végétale, etc.
  • Depuis début 2012, Disco Soupe œuvre pour la sensibilisation du grand public à la problématique du gaspillage alimentaire. Communauté d’intérêt diffusée dans toute la France et sur les 5 continents, elle rassemble citoyens et militants autour de valeurs telles que l’initiative, la bidouille, le partage et la gratuité. L’enjeu : interroger le système et les pratiques liées à notre alimentation. En cuisinant collectivement et en musique les fruits et légumes invendus récupérés principalement auprès de la grande distribution, Disco Soupe sensibilise un large public d’une façon conviviale et ludique. En trois ans, Disco Soupe s’est développé de façon exponentielle et a organisé plus de 500 évènements dans plus de 150 villes et 25 pays sur les 5 continents et a permis par son action de valoriser plus de 85 tonnes de fruits et légumes disqualifiés en délicieux repas.
  • En proposant aux GMS un outil innovant pour diminuer leurs déchets, la start-up Zéro Gâchis permet également aux consommateurs de faire des économies. Aujourd’hui, avec une quarantaine de supermarchés partenaires, le système Zéro-Gâchis permet de sauver chaque mois 80 tonnes de produits et de faire réaliser aux consommateurs plus de 400 000 € d’économies. En deux ans, avec un nombre de magasins partenaires qui augmente de mois en mois, c’est 429 tonnes qui ont été sauvées de la destruction, pour plus de 2 millions d’euros d’économies consommateurs. Imaginons le potentiel si la démarche était suivie par l’ensemble des supermarchés de France !
  • En emmenant des bénévoles glaner directement dans les champs, initiative inspirée du Gleaning network anglais [7], Re-Bon, le réseau de glanage nantais fait prendre conscience de l’ampleur du gaspillage à la production agricole. Après seulement deux ans d’activité, 13 tonnes de fruits et légumes ont été récupérées auprès de 16 maraîchers et redistribuées aux associations d’aide alimentaire locales. Sur un département comme la Loire-Atlantique qui regroupe 350 maraîchers, on peut sans nul doute affirmer que le potentiel de produits à valoriser est immense ! Mais aussi que l’ensemble de l’aide alimentaire du département ne suffira pas à absorber la totalité des surplus et invendus des producteurs…

 

La lutte contre le gaspillage alimentaire est l’affaire de toutes et de tous : c’est un sujet collectif, sociétal, important. Alors agissons de concert, chacun à notre échelle et dans la mesure de nos moyens. La guerre au gâchis aura bien lieu, mais nous ne pourrons la gagner qu’en transformant profondément  les structures responsables du gaspillage de notre système alimentaire !

 

Avec toute notre sympathie militante,
Sans titre

 

http://lesgarspilleurs.org/

http://discosoupe.org/

http://zero-gachis.com

www.facebook.com/rebonreseauglanagenantais
Notes :

[1] Débats disponibles en vidéo en suivant ce lien : http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5910.3eme-seance–transition-energetique-suite-article-19-a-la-fin-10-octobre-2014, de 1.59.20 jusqu’à 2.08 environ ; la retranscription des échanges est consultable ici : http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2014-2015/20150014.asp#P322099

EXTRAIT

 « M. le président. Quel est l’avis de la commission ?

Mme Sabine Buis, rapporteure. Défavorable.

  1. le président. Quel est l’avis du Gouvernement ?

Mme Ségolène Royal, ministre.  Même avis. Les associations caritatives nous ont toutes écrit pour nous  expliquer qu’elles étaient farouchement opposées à cet amendement car  elles veulent conserver leur relation citoyenne et contractuelle avec  les grandes surfaces et non pas bénéficier d’une obligation inscrite  dans la loi. Nous devons respecter leur avis car ce sont elles qui sont  en première ligne.  […]

  1. le président. La parole est à Mme la rapporteure.

Mme Sabine Buis, rapporteure.  Je voudrais apporter quelques précisions pour ne pas donner l’impression que nous ne prêtons pas attention à ces amendements et à la  problématique du gaspillage alimentaire qu’ils soulèvent. Permettez-moi  de vous lire quelques passages d’un courrier envoyé par une grande  association : « Si la question de la lutte contre le gaspillage et de la  diversification des ressources est incontournable, la proposition  évoquée soulève plusieurs réserves. La priorité doit aller à  l’amélioration et à la pérennisation des mécanismes incitatifs, notamment fiscaux, plus qu’à la mise en place de mesures coercitives qui viendraient à terme s’y substituer. Il serait préférable de clarifier les règles fiscales et sanitaires de la ramasse et des dons des grandes  et moyennes surfaces. On peut aussi envisager de rendre la destruction plus dissuasive, notamment en augmentant les taxes et les coûts.  L’obligation de don risque par ailleurs de se transformer en une forme d’obligation de récupération pour les associations. Les associations  risquent de devoir collecter et donc détruire des denrées non  distribuables, ce qui mettrait les associations dans une situation de  pression exercée par la grande distribution. À cela s’ajoute les coûts logistiques de ces dispositions qui sont potentiellement considérables  dans un contexte très tendu pour les associations ». Nous partageons  bien évidemment votre souci mais il est tout de même important de souligner que ces amendements ne correspondent pas à la demande. Je peux même citer cette association : il s’agit des Restos du cœur. »

[2] http://www.bastamag.net/Quand-les-supermarches-n-ont-plus

[3] http://aveniragricole.net/011-15129-G-Garot-Quand-un-agriculteur-produit-c-est-pour-nourrir-pas-pour-jeter.html

[4] http://www.humanite.fr/le-proces-des-ventres-vides-559179

[5] http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-119917-suffit-il-de-tout-manger-enjeux-politiques-economiques-et-sociaux-de-la-lutte-contre-le-gaspillage-alimentaire-1074455.php

[6] Voir par exemple notre analyse du Pacte National contre le Gaspillage Alimentaire : (http://discosoupe.org/analyse-du-pacte-national-contre-gaspillage-alimentaire/ ), ou les initiatives européennes soutenues par le programme FUSIONS (http://www.eu-fusions.org/social-innovations ), ou encore le programme WRAP au Royaume-Uni (http://www.wrap.org.uk/ )

[7] http://feedbackglobal.org/campaigns/gleaning-network/ et http://feedbackglobal.org/gleaning-network-eu-2/

 

 

 

 

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